Laurent Mannoni nous dévoile Metropolis

Pour clôturer ce mois langien sur le blog du Grand Hôtel Français, Laurent Mannoni, directeur scientifique de la Cinémathèque française, a accepté de répondre à nos questions sur l’une des expositions parisiennes dont on parle le plus en ce moment .*

Crédit photo: Laurent Mannoni et une triple lanterne Riley – Photo Cinémathèque française

Quel était l’objectif principal de l’exposition Metropolis?

Jusqu’à présent, on voyait Metropolis en version tronquée, il en manquait au moins 20 minutes. Cela restait une œuvre phare du cinéma muet mais une œuvre incomplète. Il a été possible en 2008 de retrouver des éléments manquants en Argentine, de les réincorporer et d’obtenir enfin la vision de Metropolis telle que Fritz Lang l’avait voulue. Que ce soit en Allemagne ou à Paris, il y avait la volonté commune de rendre hommage au film, de raconter la façon dont il avait été réalisé et de présenter enfin sa version complète. Grâce aux documents d’archives, l’exposition a pour objectif de raconter l’histoire de la réalisation du film. Metropolis est l’un des derniers grands films muets, ayant coûté une fortune, pour une sorte de blockbuster de l’époque avec énormément d’effets spéciaux, un film d’avant-garde, très intéressant dans sa forme comme dans son contenu.

METROPOLIS, Fritz Lang, Germany 1927
Setting: The Cathedral
Shooting, Fritz Lang and Brigitte Helm
Deutsche Kinemathek – Photo Archive

Comment l’avez-vous élaborée?

Quand on voit le film, on s’aperçoit qu’il raconte une histoire à travers différents lieux. De prime abord, on visite Metropolis d’une façon verticale. Il y a deux étages, l’un supérieur réservé aux nantis, et l’autre inférieur qui représente la cité ouvrière. Impossible à représenter de telle manière, nous avons imaginé une visite horizontale à travers les différents lieux de Metropolis que sont la cité des fils, la métropole, la cité ouvrière, les catacombes etc. On raconte à la fois le scénario du film, mais on explore aussi les lieux à travers des documents originaux des architectes, des photos du film, des extraits et tout ce qui a survécu depuis la réalisation.

METROPOLIS, Fritz Lang, Germany 1927
Setting: Brigittte Helm,
Dance of Robot in the Hall of Dance
Deutsche Kinemathek – Photo Archive

En quoi Metropolis reste-t-il un film moderne en 2011?

Malheureusement, selon moi, Metropolis reste un film très moderne car les métropoles fonctionnent toujours de la même façon. Le cœur de la cité reste aux nantis, tandis que les banlieues sont réservées aux moins riches. En ce sens, l’œuvre de Fritz Lang reste toujours d’actualité. Par ailleurs elle est aussi chargée de thèmes très anciens, à l’image des thématiques bibliques comme la tour de Babel, mais aussi de plus modernes comme celle de Frankenstein. Il faut dire que ce sont des sujets récurrents dans le cinéma que l’on retrouve aisément aujourd’hui.

METROPOLIS, Fritz Lang, Germany 1927
Setting: The Catacombs
Shooting with Brigitte Helm
Deutsche Kinemathek – Photo Archive

Parlez-nous du tournage (les difficultés, les originalités, les procédés techniques).

Metropolis, c’est 311 jours et 60 nuits (presque un an) de tournage très épuisant, avec un budget colossal: 5 000 000 de deutch marks (le film n’en rapportera au final que 70 000). A l’époque, Fritz Lang souhaite réaliser le plus grand film muet allemand avec des moyens colossaux, dans des immenses studios qui se trouvent dans la banlieue allemande. Il va donc mobiliser non seulement les meilleurs décorateurs de l’époque mais aussi les plus grands techniciens. La photographie du film est signée Karl Freund, qui est quasiment le plus grand chef opérateur d’Europe. Il décide par la suite de transformer son film en sorte de catalogue d’effets spéciaux modernistes, après avoir assisté au tournage du film Bagdad aux Etats-Unis, dont il s’inspire. Finalement, il va au-delà et fait appel à un grand maître du genre, Eugen Schüfftan, pour mettre au point de nouveaux procédés techniques pour le film. Ainsi Metropolis est parcouru d’effets spéciaux optiques ou mécaniques tout-à-fait remarquables. Parfois, pour une seule séquence, il y a plus de 30 surimpressions dans une seule image. A l’époque, cette technique est très complexe puisqu’il faut placer 30 fois le même négatif dans une seule caméra, ce qui exige des repères extrêmement minutieux. Ce qui est amusant, c’est que le film utilise des effets derniers cris, mais il reprend tout de même les méthodes mises au point dès l’invention du cinéma par Georges Méliès, pionnier du cinématographe. Il y a une sorte de transition entre la découverte du trucage et l’avant-garde technologique.

METROPOLIS, Fritz Lang, Germany 1927
Setting: The Upper City
Robot Maria (Brigitte Helm) in Yoshiwara
Deutsche Kinemathek – Photo Archive

Parlez-nous des décors de Metropolis, comment les a-t-on construits et mis en place?

Les architectes tiennent une place essentielle dans ce cinéma, et c’est finalement grâce à l’expressionnisme allemand que le métier de décorateur de cinéma a pris une place si importante. A partir de 1919, lorsque les allemands sortent Caligari, c’est une vraie révolution dans le cinéma. On prend conscience de l’importance des décors. Ils peuvent devenir une force principale du scénario. Dans Metropolis, Fritz Lang demande à 3 grands décorateurs, Erich Kettelhut, Otto Hunt et Walter Schulze-Mittendorf d’œuvrer pour lui. Il faut rappeler que c’est par cet important travail sur la métropole que son film se distingue. D’ailleurs, nous avons la chance à la Cinémathèque et à Berlin, de posséder les dessins originaux qui sont à eux seuls des œuvres d’art.

METROPOLIS, Fritz Lang, Germany 1927
Setting: The Upper City
Freder (Gustav Fröhlich)
Deutsche Kinemathek – Photo Archive

Pourquoi un tel impact sur le cinéma de science fiction?

L’œuvre a profondément influencé tous les films de science fiction modernes. Les plus grandes influences se retrouvent dans Star Wars (dont le robot ressemble presque trait pour trait à la femme-robot de Metropolis), Matrix, ou encore Le Cinquième Elément. Même mutilé, le film a gardé une énorme force hypnotique, notamment grâce aux plans de la métropole et de la cité ouvrière. Le travail est tellement bien fait qu’on s’aperçoit que certains grands films, à l’image de Blade Runner, ont littéralement puisé dans ces décors pour en faire une nouvelle version; mais ce n’est pas du plagia, c’est un hommage. De plus, à l’heure du numérique, Metropolis stupéfie encore par l’originalité et la force de ses effets.

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